Bruno Patino:
[
0:01] Et l'économie de la télé, en tout cas quand elle s'articule avec le marché, c'est une force profondément centrifuge, c'est-à-dire c'est quelque chose qui fragmente en permanence, qui fragmente les agglomérats, qui fragmente les communautés, qui fragmente même les individus.
Monde Numérique :
[
0:30] Bonjour Bruno Patino.
Bruno Patino:
[
0:32] Bonjour Jérôme.
Monde Numérique :
[
0:33] Président d'Arte France et surtout auteur de plusieurs livres qui s'intéressent aux effets de la révolution numérique sur la société. Merci d'être dans le monde numérique. Alors après La civilisation du poisson rouge, qui était donc l'un de tes livres qui s'intéressait notamment au phénomène des réseaux sociaux, Ton dernier ouvrage qui vient de sortir s'intitule « Le temps de l'obsolescence humaine ». On est maintenant à l'ère de l'intelligence artificielle.
Monde Numérique :
[
1:00] Comment faut-il comprendre ce titre un peu angoissant ?
Bruno Patino:
[
1:03] En fait, c'est un titre qui d'abord fait référence à... Moi, j'ai souvent fait référence à d'autres titres dans mes titres de livres. Par exemple, avec Jean-François Fogel, on avait écrit La condition numérique il y a très longtemps. Ça faisait évidemment référence à la condition humaine. Et là, ça fait référence à un livre de Gunther Anders qui s'appelle L'obsolescence de l'homme et qui parlait des effets de la technique sur l'homme. Évidemment, c'est un livre qui a plusieurs décennies et qui est bien antérieur à la révolution numérique. Et donc, ce qui m'a paru intéressant dans ce livre aussi, à un moment, puisque, comme tu l'as dit très bien, moi, ce qui m'intéresse avant tout, c'est l'effet de la technologie sur nos vies, nos vies collectives et nos vies individuelles. C'est ça qui m'intéresse au plus haut point. Et qu'est-ce qui se passe quand on adopte, et comme tu le sais, moi, j'adopte très, très volontiers les outils technologiques qui nous sont proposés.
Monde Numérique :
[
1:54] Oui, tu es technophile, ce n'est pas du tout un livre de technophobe.
Bruno Patino:
[
1:58] Ah non, non, non, c'est un livre de technophile. Enfin, en tout cas, c'est un livre de quelqu'un qui adopte les technologies et qui pensent que la révolution numérique est extrêmement importante. Alors, c'était à la fois cette référence à Gunther Anders et puis aussi une façon de questionner, on va dire, la perspective transhumaniste ou la perspective de l'intelligence artificielle, qu'elle soit générale, qu'elle soit même une super intelligence artificielle, avec en fait ce qui sous-tend le livre, mais on y reviendra bientôt, c'est que oui, on peut évidemment à un moment donné questionner, questionner, mettre en perspective l'éventuelle omnipotence de l'intelligence artificielle. Mais moi, ce qui m'intéresse avant tout, c'est son omniprésence à venir. Et donc, l'omnipotence, je ne sais pas si elle aura lieu ou pas. Évitatif pour être très franc avec toi sur cette perspective-là. En revanche, l'omniprésence dans notre vie quotidienne, je suis quasiment certain qu'elle va avoir lieu. Et donc, c'est ce balancement-là ou cette problématique-là que j'essaye de questionner dans le livre.
Monde Numérique :
[
3:03] Cette omniprésence, oui, elle est presque déjà là, en tout cas dans de nombreux milieux. Mais quelles sont ses conséquences ? Tu écris que l'IA modifie notre rapport réel aux autres et à nous-mêmes. C'est ça l'impact principal ? C'est que ça nous change de manière anthropologique ?
Bruno Patino:
[
3:25] Anthropologique, c'est à voir, mais en tout cas, oui, d'une certaine façon, ça change notre société, ça c'est clair, et notre rapport au monde. Si tu en mets en perspective, ce que j'essaie de dire dans le livre, si tu veux, c'est qu'en fait, depuis les débuts de la révolution numérique.
Bruno Patino:
[
3:41] Ma théorie, c'est qu'elle est le produit de deux forces contradictoires, mais qui se nourrissent l'une l'autre, en fait, qui sont complètement interdépendantes. La première force ou le premier vecteur force, c'est le réseau. Réseau qui est une utopie ancienne, mais qui devient en quelque sorte réalité quant à partir de, pour faciliter les choses, 1989, on interconnecte un très grand nombre d'humains, puis on interconnecte aussi, on rend disponible le savoir humain, la formation ou autre. Donc cette utopie du réseau mais cette force du réseau puisque maintenant on interconnecte pas seulement les humains mais également les machines les humains
Bruno Patino:
[
4:25] avec les machines les machines entre elles etc. Cette utopie du réseau c'est plutôt une force une force centripète qui nous rassemble mais on a, Pour interconnecter les gens, il faut des données. Petit à petit, l'autre force, c'est l'économie de la donnée et la structure de la donnée. Et l'économie de la donnée, en tout cas, quand elle s'articule avec le marché, c'est une force profondément centrifuge, c'est-à-dire c'est quelque chose qui fragmente en permanence, qui fragmente les agglomérats, qui fragmente les communautés, qui fragmente même les individus. Et donc, si tu veux, ce que je crois, pour être un peu synthétique.
Bruno Patino:
[
5:08] C'est que jusqu'ici, on a eu trois périodes dans la révolution numérique. La période de l'accès qui va en gros jusqu'en 2006-2007, où c'est vraiment la force du réseau qui l'emporte. Puis ensuite, avec l'invention de l'iPhone et de la connexion permanente.
Bruno Patino:
[
5:26] Ça produit évidemment les réseaux sociaux et un certain nombre d'outils. Là, l'économie de la donnée commence à prendre le pas et on rentre dans l'ère de la propagation, qui est un moment où l'économie de l'attention devient prédominante. Et avec les IA, en réalité, on rentre dans une étape supplémentaire de fragmentation, puisque l'outil, là, il est fait pour, j'allais dire, être en accompagnement permanent de chacun de nos individus. Et donc, ça devient, plus on l'adopte, et c'est formidable de les adopter. Moi, évidemment, j'imagine comme toi, j'ai plusieurs agents IA au travail.
Bruno Patino:
[
6:10] Je trouve en plus que quand c'est un peu cumulatif et autonome, c'est fascinant de faciliter et autres. Mais je remarque quand même que, j'allais dire, ma bande passante relationnelle, si on l'appelle comme ça, devient soit de plus en plus occupée par ces outils.
Bruno Patino:
[
6:29] Soit elle est filtrée par ces outils dans un nombre de plus en plus croissant de relations, de relations à l'information, au divertissement et à la culture, c'est une évidence, mais aussi comme filtre, et on le voit, alors de temps en temps, c'est des anecdotes un peu drôlatiques, je cite parce que moi ça m'a fasciné dans le livre cet exemple totalement anecdotique et presque grotesque de l'Américain qui a paramétré son open-clos avec Tinder, enfin avec tout ça, pour gérer j'allais dire toute sa vie sentimentale de façon autonome, chaque matin, etc., puis planifier les rendez-vous, engager le dialogue avec ChatGPT, etc. Bon, tout ça, évidemment, c'est réel, mais anecdotique et drôle, mais quand même, ça nous laisse entrevoir, si tu veux, que de plus en plus, dans notre vie éducative, notre vie intellectuelle, notre vie sentimentale possible, notre vie médicale, on va être en dialogue permanent avec des machines. Et donc, il va y avoir une forme d'imbrication entre l'homme et la machine, non pas parce qu'on aura des plus dans le cerveau que ça sera augmenté, mais simplement parce que de plus en plus, la gestion de nos liens ou la gestion de notre rapport au monde, elle se fera par l'intermédiaire de ces machines.
Monde Numérique :
[
7:45] Mais est-ce que c'est pour autant une obsolescence de l'humain ? Est-ce que l'humain devient vraiment obsolète ou simplement il est paresseux et puis voilà, il se laisse un peu porter, guidé par les algorithmes.
Bruno Patino:
[
7:57] Encore une fois, quand je parle de temps de l'obsolescence humaine,
Bruno Patino:
[
8:00] c'est pour dire dans le livre que c'est un moment où la question se pose. Moi, c'est un livre, comme tu l'as dit, je suis plutôt technophile, donc c'est un livre qui, plaide plutôt, comme toujours d'ailleurs, comme tous mes livres, c'est-à-dire que tous mes livres pensent qu'il n'y a pas de déterminisme technologique, mais qu'en revanche, les conséquences de ce qu'on vit, c'est l'alliance de la technologie et du modèle économique.
Monde Numérique :
[
8:22] Ce sont plutôt des appels à la prise de conscience.
Bruno Patino:
[
8:25] Toujours, et surtout des plaidoyers aussi pour une forme, j'allais dire, de numérique humaniste et démocratique en réalité, ce qui me pose problème aujourd'hui avec. Ce qui me fascine avec les IA, c'est la façon dont nous, on s'investit dans cette relation. C'est pour ça que j'appelle ça l'économie de la relation, c'est-à-dire qu'on sait qu'on dialogue avec des machines, mais d'abord on est de plus en plus fasciné, j'imagine que c'est ton cas aussi, par de temps en temps la pertinence, par la surprise, par la façon dont ça progresse à une vitesse absolument époustouflante.
Monde Numérique :
[
8:59] Oui, mais on est déçu aussi parfois, et on se dit que parfois ça nous ramène bien à son état de machine. On se dit que finalement, oui, ce n'est qu'une machine, et elle n'a pas répondu forcément de manière miraculeuse.
Bruno Patino:
[
9:13] Je suis entièrement d'accord avec toi, mais encore une fois, ce qui m'intéresse, c'est moins la performance de la machine elle-même que l'investissement personnel qu'on y met. Et je constate quand même que sur la durée, nous sommes de plus en plus nombreux à accroître notre investissement intellectuel et d'une certaine façon émotionnel avec ces machines. Et encore une fois, une des anecdotes dans le livre, m'avait frappé c'était une enquête faite par quelqu'un de The Atlantic qui a évidemment paramétré, une IA pour converser comme aurait conversé son père c'est lui qui a paramétré l'IA son père décédé je ne sais plus si c'était 10 ans ou 20 ans avant enfin depuis un certain temps et donc le gars, non seulement il connait la machine mais il la connait suffisamment bien parce qu'il l'a paramétré donc il sait à tout moment qu'il parle avec une machine et malgré tout.
Bruno Patino:
[
10:09] Sa nature humaine fait que de temps en temps.
Bruno Patino:
[
10:13] Non pas il se laisse prendre au sens, il est floué, il oublie qu'il parle avec une machine, mais le sentiment qu'il a, ou j'allais dire l'investissement émotionnel qu'il a dans ce dialogue-là, est comparable à l'investissement émotionnel qu'il pourrait avoir s'il était en capacité de converser avec une machine depuis l'au-delà. Alors tu vas me dire, ça a toujours existé. Il y a des gens qui ont fait tourner des tables et qui pensaient qu'à un moment donné, ils conversaient avec leurs proches disparus. Mais je crois, encore une fois, c'est que quand même, si on part du principe extrêmement simple, c'est comme avec les réseaux sociaux.
Bruno Patino:
[
10:48] Qu'une partie croissante des interactions humaines ou sociales qu'on va avoir vont être médiatisées par ces machines. Il ne me paraît pas totalement absurde à un moment donné de s'intéresser aux conditions de paramétrage c'est-à-dire quel est le modèle économique qui sous-tend le paramétrage de ces machines, est-ce qu'il y a, j'aime pas le mot de transparence parce qu'on sait très bien que la transparence s'est souvent confondue avec des choses qui sont inaccessibles pour chacun d'entre nous mais en revanche, est-ce qu'il y a quelques grands principes éthiques, philosophiques ou autres au paramétrage de ces machines et je pense que c'est la question qui va extraordinairement se poser et comme tu l'as vu dans le dernier chapitre je pose la question justement des règles de paramétrage que ce soit au niveau des règles de responsabilité ou autres parce qu'encore une fois.
Bruno Patino:
[
11:45] Moi je me souviens bien quand j'ai écrit Le Poisson Rouge à l'époque quand j'ai écrit Le Poisson Rouge à l'époque, Personne, enfin personne, si évidemment les gens comme toi ou autres se posaient déjà la question de la responsabilité algorithmique des réseaux, mais on va dire que la discussion générale, c'était une discussion qui oubliait, si j'ose dire, ou qui masquait les conséquences de l'accélération et de l'amplification. Et donc, qu'est-ce qui paramètre un algorithme d'amplification et d'accélère ? Et quand c'est paramétré par le business, ça produit ce qu'on a vu. Eh bien, c'est pareil pour aujourd'hui pour les IA. C'est-à-dire, à mesure qu'elles vont envahir une partie croissante de nos relations, est-ce qu'on connaît les grands principes de paramétrage ? Et tu l'as vu, ces temps derniers, un peu partout, on voit fleurir, quand je dis ces temps derniers, c'est ces dix derniers jours, des articles multiples, on a presse nord-américaine par ailleurs, par exemple, qui parle de gouvernance, de constitution, de grands principes.
Bruno Patino:
[
12:51] Donc la question, elle se pose en réalité.
Monde Numérique :
[
12:53] L'idée, ce serait d'éviter qu'on reproduise les mêmes erreurs que celles des réseaux sociaux ?
Bruno Patino:
[
12:59] Oui, je me suis permis de mettre en... Comme tu le sais, j'aime beaucoup mélanger dans mes livres, on va dire, la culture un peu sérieuse et la pop culture. dont je me suis permis de mettre... Mettre en citation d'ouverture du livre la chanson des Who, « Won't get full again », c'est-à-dire que voilà la nouvelle révolution qui arrive, mais sans doute on va se faire avoir à nouveau…, Oui, je pense que ça se reproduit. Alors, on va me dire que ce n'est pas dramatique, puisque finalement, 15 ans après, ou 20 ans même maintenant, après l'apparition des réseaux sociaux, certes, leur impact est massif et a été massif d'un point de vue politique notamment et de point de vue de la suétude aux écrans, mais 20 ans après, tout le monde en a à peu près conscience et donc on voit fleurir de façon plus ou moins désordonnée et maladroite des tentatives de régulation, mais qui montrent que des choses sont en train d'être faites.
Bruno Patino:
[
13:58] C'est sans doute ce à quoi il faut s'attendre avec les IA, mais quand même, j'allais dire, le coût transitoire est assez élevé. Et comme tu l'as vu, je donne l'exemple, puisque moi je pense quand même que la révolution numérique, je ne suis pas le seul évidemment, je fais allusion, je cite, un certain nombre d'ouvrages, y compris d'ailleurs le dernier ouvrage que j'ai beaucoup aimé de Jeff Jervis qui s'appelle de Gutenberg, Parenthesis, je pense que la révolution numérique, comme lui, clôt les 500 ans de la révolution Gutenberg, de la révolution de l'imprimé, non pas en faisant disparaître l'écrit mais en cessant d'en faire la clé de voûte, organisationnelle de notre système politique et cognitif et donc si on s'amuse à comparer les périodes en réalité on peut se dire, 30-40 ans après la révolution de l'imprimerie tout n'était que chaos et donc je m'amuse à dire dans le livre Stumbert fut le premier ingénieur du chaos ça.
Monde Numérique :
[
15:01] M'a marqué ça.
Bruno Patino:
[
15:04] Il ouvre en fait une période d'accélération et d'amplification de la connaissance qui déstabilise les cléricatures, font arriver les pamphlets, provoquent ou en tout cas facilitent les guerres civiles et les guerres de religion. Et donc si on est 30 ou 40 ans après l'imprimerie, tous les deux ont fait ce podcast et on se dit que c'est l'apocalypse qui arrive. Et si on fait ce podcast 300 ans après l'invention de l'imprimerie, on parlera de l'établissement de la science parce que le savoir peut enfin circuler sans être altéré. On parlera de la philosophie des Lumières qui s'est installée et de l'arrivée de la démocratie moderne. Et on fera de Gutenberg non plus un diable, mais un saint. Et on se dira franchement, il a ouvert une période de prospérité pour l'humanité. Je me permets de remettre dans cette perspective-là, parce que si on part du principe que, en tout cas c'est l'idée qui est défendue dans le livre, qu'on ouvre avec la révolution numérique une ère post-guthemberienne, en ce moment, on est, si j'ose dire, dans la phase d'adaptation ou la phase transitoire.
Monde Numérique :
[
16:07] C'est ça qui est troublant.
Bruno Patino:
[
16:09] Mais c'est très troublant, parce que le parallélisme des formes est dingue. Mais parce que, en fait, alors oui et non, parce qu'en réalité, avec ce podcast, on peut aller dans le fond des choses. En réalité, évidemment, c'est une période d'amplification et d'accélération, similaire à celle de l'ère guttenberienne, mais au carré, au cube, voire puissance 10 ou 20, même si quand même, il faut bien se rendre compte qu'en 1450, on imagine qu'il y a peut-être une centaine de milliers de livres qui existent et qui ne circulent pas vraiment puisqu'ils sont dans les endroits de cléricature et 40 ans après, il y a 15 millions de livres en circulation quand même. Donc, c'est quand même à l'échelle de l'époque vraiment un moment de rupture complètement dingue. Mais.
Bruno Patino:
[
17:04] Donc, deux périodes d'amplification et d'accélération. La grande différence, et j'essaie d'en parler dans le livre, et on revient aux deux forces initiales, c'est qu'en fait, Gutenberg, c'est une période d'amplification et d'accélération d'un contenu qui est relativement figé, puisque l'imprimerie, par sa technologie.
Bruno Patino:
[
17:22] Elle fige le savoir. Et donc, quand à un moment donné, on arrive petit à petit à établir une forme de régulation, je n'aime pas le mot, mais on va dire de déontologie peut-être de l'éditeur, enfin de stabilisation du rôle de l'éditeur, alors effectivement la révolution devient extrêmement positive puisque l'éditeur étant garant d'une certaine façon de ce qui est imprimé, le savoir peut circuler. Donc c'est quelque chose qui va devenir, comme on l'a dit tout à l'heure, profondément centripète. Mais là, l'accélération et l'amplification, elle est dans un mécanisme totalement centrifuge ou de fragmentation, puisqu'en réalité, ça ne cesse par la force de la donnée de se paramétrer ou de s'adapter d'abord à notre environnement, puis ensuite à nous-mêmes, puis ensuite à nos identités, et petit à petit, à nos graphes cognitifs. Donc, la fragmentation est permanente. Et donc, la question qui va se poser, effectivement, ça va être… Gutenberg pose la question du nombre et de la gestion du nombre, et donc, ça va créer les masses médias au XIXe siècle. Nous, c'est comment on recrée du commun dans une fragmentation presque infinie.
Monde Numérique :
[
18:46] Alors justement, quelles seraient les directions dans lesquelles il ne faudrait pas aller ? Et dans quelle direction faudrait-il aller pour vivre au mieux ce qui finalement n'est peut-être qu'une période de transition ? En partant du principe que, comme d'habitude, on va s'adapter, non ?
Bruno Patino:
[
19:05] Oui, on va s'adapter, mais si on reprend l'exemple guttenberien, ça ne se fait pas naturellement et sans heure. C'est-à-dire que quand même, si on parle des guerres civiles, des guerres de religion, des guerres de pamphlets, pour ne parler que de ça, comme coup d'adaptation de la révolution guttenberienne, on peut considérer que ce coût d'adaptation s'est fait d'abord en quelques siècles, et a fait quand même pas mal de dégâts, je pense moi en tout cas les livres que j'essaye de faire c'est pour dire si on ne fait rien le coût d'adaptation sera énorme donc il faut quand même s'en préoccuper aujourd'hui évidemment pas du tout avoir, toutes les toutes les solutions mais je pense qu'il faut se poser pour les questions Une des questions qu'il faut se poser, c'est évidemment les questions qui tiennent à la gouvernance et aux grands principes de ces outils. Il va falloir qu'à un moment donné, de la même façon que le rôle de l'éditeur, à un moment donné, ça a tourné autour de grands principes d'édition.
Bruno Patino:
[
20:20] Quels sont les grands principes certains disent constitution, gouvernance je lisais encore un papier cet après-midi, pareil sur une IA éthique quelque chose autour de la gouvernance, j'établis, en tout cas j'essaye de dire dans le livre qu'il y a une question centrale qui est à mon avis de redéfinition de ce qu'on appelle la responsabilité je crois vraiment que la responsabilité cette notion philosophique qui est venue d'Aristote puis de Kant, et puis.
Bruno Patino:
[
20:50] Bien récemment, bien expliqué par Hans Jonas, qui est de dire la responsabilité dans notre monde, elle n'est qu'individuelle, c'est un individu conscient de ses actes, et à un moment donné, il est responsable d'une action très limitée dans l'espace et dans le temps et on peut vraiment établir, j'allais dire, les conséquences de cette action, pareil, dans un espace et dans un temps limité. Et ça, c'est la responsabilité. Et depuis le début de la révolution numérique, à cause, comme tu le sais, de la section 230, en tout cas de la loi sur la Decency Act, de la loi de 1996 aux États-Unis, qui établissait la neutralité du net, c'est-à-dire la neutralité des tuyaux en réalité, on a établi que, j'allais dire, les outils numériques étaient en gros neutres et non responsables. Or, un outil, si je reprends un réseau social.
Bruno Patino:
[
21:51] Un algorithme d'amplification et d'accélération qui peut en plus amplifier et accélérer un message trois mois, quatre mois, neuf mois après qu'il ait été publié.
Bruno Patino:
[
22:06] C'est difficile de dire qu'il n'y a aucune responsabilité puisque celui qui a fait le message est responsable, mais l'outil porte une part de responsabilité. Et pour les IA, on multiplie ça par 1000, c'est-à-dire que dans le dialogue à un moment donné que je peux avoir, imaginons un dialogue médical avec une IA, imaginons un dialogue psychique avec une IA, imaginons pour ne pas parler du dialogue financier qu'on peut avoir avec une IA, certes, c'est moi au total, et encore, je dis encore parce que, on voit bien avec OpenClo ces jours derniers que des IA prennent des mesures de temps en temps ou prennent des interprètent leurs paramétrages comme une, on va dire de façon large mais je ferme la parenthèse mais en tout cas, Ça ne déresponsabilise pas l'être humain, évidemment, puisque au total, il est au départ du dialogue, du paramétrage, etc. Mais c'est compliqué ou pour moi impossible de dire que le constructeur de cette machine est dénué de toute responsabilité.
Monde Numérique :
[
23:05] Bruno, finalement, c'est la même histoire qu'encore une fois, que les réseaux sociaux, c'est un problème, c'est l'idée du capitalisme de surveillance, c'est l'idée des modèles économiques. Le problème, ce sont les modèles économiques, selon toi ?
Bruno Patino:
[
23:19] Non, le problème, ce n'est pas le modèle économique, c'est l'interaction entre la technologie et le modèle économique. C'est-à-dire qu'en réalité, Pour les réseaux sociaux, c'était une évidence. Pour les IA, il y a deux hypothèses, évidemment. Mais si on est sur une hypothèse purement capitalistique, on va rentrer dans ce que j'appelle l'économie de la relation. En fait, le modèle économique de l'IA, qu'elle soit par abonnement à un moment donné ou qu'elle te propose de la publicité ou qu'elle te propose une forme de référencement qu'on commence à appeler le GEO ou autre, quel que soit son modèle, elle va avoir comme condition d'efficacité de son modèle économique. La forme de dépendance relationnelle que tu vas avoir avec elle. Ça, c'est clair. Et donc, à un moment donné, si ça ne se régule pas d'une façon ou d'une autre, si ça ne se paramètre pas avec des grands principes, c'est comme toujours. C'est-à-dire qu'il n'y a pas de limite à la tentative d'exploitation de cette relation-là. Donc, je ne veux pas dire que le seul problème, c'est le modèle économique parce qu'évidemment, on est dans une économie de marché qu'il nous faut, mais le seul problème, on va dire, c'est l'absence de tout principe au modèle économique, de tout principe de limite au modèle économique.
Monde Numérique :
[
24:46] Juste encore une question sur l'utilisation et l'apport de l'IA. Est-ce que, malgré tous ces risques, tous ces problèmes, est-ce que l'IA, même en l'état actuel, finalement, ne nous rend pas quand même aussi plus libres, plus émancipés, plus... Je ne sais pas si on peut dire plus intelligents, mais... voire plus puissants Ah.
Bruno Patino:
[
25:10] Ça, c'est pas la même chose. Plus puissant, c'est évident. Et là, c'est très bien que tu aies rajouté cet adjectif à la fin, parce que c'est vraiment ça. C'est-à-dire, plus puissant, c'est une évidence.
Monde Numérique :
[
25:22] Mais plus libre, non, selon toi.
Bruno Patino:
[
25:24] Ça dépend, ça dépend des IA, ça dépend des conditions en réalité. Et encore une fois, de la même façon que même en ayant écrit Le Poisson Rouge, je suis encore sur les réseaux sociaux et en ayant écrit Le Temps de l'absoluscence humaine, j'utilise les agents IA. Donc évidemment, ce sont des outils de puissance extrêmement importants. Mais aujourd'hui, le corollaire, c'est-à-dire l'opacité de paramétrage, me semble comporter un danger.
Bruno Patino:
[
25:57] Après, ça va changer la nature de beaucoup de choses.
Bruno Patino:
[
26:03] Et d'une façon ou d'une autre, ça nous fait rentrer dans une ère où on délègue énormément de choses à cet outil. Et donc la délégation c'est comme dans tout système la délégation ça te rend d'une certaine façon plus puissant parce qu'il y a des tas d'agents à qui tu délègues qui font des choses pour toi donc la puissance est extraordinaire mais si tu ne sais pas très bien, comment marche, sur quel principe quel est ce qui sous-tend l'action de l'outil ou de la personne à qui tu délègues ça te met quand même en zone d'incertitude assez forte Merci. Donc, je ne suis pas du tout, encore une fois, ce n'est pas du tout un livre technophobe. Je pense que l'IA, de toute façon, ce n'est pas comme si on avait le choix. Je veux dire, on est rentré dans cette période-là. Je n'en fais certainement pas un diable, mais je pense qu'il faut quand même.
Bruno Patino:
[
27:00] Extraordinairement se préoccuper ou s'intéresser au grand principe parce que même quand on rentre dans le détail, quand même, si tu veux, cette imbrication homme-machine, cette imbrication synthétique-authentique, cette imbrication entre eux, quand même, ça nous fait reporter sur nous-mêmes un certain nombre de choses qui avant étaient contextualisées. Donc les réseaux sociaux ont réussi, à cause de leur modèle économique, à déplacer la centralité de ce qu'était, j'allais dire, la conversation factuelle ou réelle. Ça ne veut pas dire que la vérité factuelle a disparu, elle est plus juste au cœur de l'espace social, parce que le modèle économique l'a rendu moins performante
Bruno Patino:
[
27:42] qu'un message émotionnel ou autre. Ce qui se passe quand même là avec les IA c'est que moi ça me marque beaucoup, c'est que la réalité pareil dans notre rapport au monde cesse d'être en centralité première puisqu'une machine ne capte pas vraiment la réalité, ça ne veut pas dire qu'elle a disparu elle n'a pas du tout disparu mais de la même façon qu'avec les réseaux sociaux c'était à nous finalement utilisateurs de faire preuve de discernement pour savoir si ce message était porteur de vérité ou pas, de la même façon avec les IA, ça va être sur nos épaules que va reporter la capacité de discernement entre ce qui est réel et ce qui ne l'est pas et donc il faut quand même qu'on soit un petit peu aidé là-dedans Merci.
Monde Numérique :
[
28:26] Bruno Patino merci pour cette aide à la prise de conscience si on peut dire je renvoie donc à ton livre Le temps de l'obsolescence humaine paru chez Grasset.
Bruno Patino:
[
28:37] Merci Jérôme.