Julien Villeret:
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0:01] C'est donc cette idée qui a germé dans l'esprit de tous les grands de la tech, c'est de se dire finalement l'énergie du soleil, c'est la plus importante,
Julien Villeret:
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0:12] c'est la plus largement disponible. Si on se rapprochait finalement du soleil, ce serait peut-être l'occasion d'avoir accès à une énergie abondante.
Monde Numérique :
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0:30] Bonjour Julien Villeret. Bonjour Jérôme, directeur de l'innovation d'EDF. Ravi de vous retrouver, comme chaque mois dans le monde numérique, pour ce rendez-vous en partenariat avec EDF.
Monde Numérique :
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0:40] Et on parle ce mois-ci, Julien, d'un sujet étonnant. En fait, plusieurs grands patrons de la tech, plusieurs grands patrons du numérique, Elon Musk, Jeff Bezos ou encore Sondar Pichai de Google, ont récemment évoqué une idée un peu dingo. Ils veulent installer des data centers dans l'espace. Alors, on sait que les data centers, donc ces usines à IA, sont de plus en plus nécessaires et sont au cœur de nos vies numériques. Mais les envoyer dans l'espace, c'est un vrai défi technologique au niveau de l'énergie aussi. Est-ce que c'est bien réaliste ? Et d'abord, quel est le problème, en fait ? Parce que c'est un sujet que vous avez bien travaillé chez EDF. Pourquoi cette problématique de data center au-delà de l'atmosphère ?
Julien Villeret:
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1:28] En fait, c'est assez simple à comprendre, c'est qu'un data center, c'est évidemment beaucoup d'informatique, des puces, des serveurs, du refroidissement, mais en fait, ça ne fonctionne que s'il y a de l'énergie et beaucoup, beaucoup, beaucoup d'énergie. Et même si on arrive maintenant à faire des modèles de plus en plus économes, des puces de plus en plus économes, on a un développement exponentiel de l'IA, de l'inférence et donc des besoins en calcul et donc des besoins des data centers et donc des besoins en énergie. Et donc, aujourd'hui, la vraie question qui se pose, c'est comment je peux, pour le coût le plus faible, apporter l'énergie la plus puissante possible à mes datacenters.
Monde Numérique :
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2:05] Ok, mais pourquoi l'idée de l'espace ? Qu'est-ce que ça apporterait véritablement de plus concrètement ?
Julien Villeret:
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2:11] En fait, si on raccorde à l'électricité un datacenter en France, par exemple, mais c'est vrai dans évidemment tous les pays du monde sur Terre, on a besoin d'affaire un raccordement, un raccordement électrique, un câble, mais évidemment, c'est des câbles très lourds, très compliqués. Et il faut savoir qu'il faut plusieurs années, pour pouvoir raccorder un data center au réseau électrique de transport. Donc, c'est évidemment assez long par rapport au temps du digital, qui est quelque chose qui, évidemment, va très, très vite.
Monde Numérique :
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2:37] Donc, l'idée... Pardon, Julien, pourquoi c'est si long ?
Julien Villeret:
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2:40] Alors, c'est très long parce que ça demande à la fois des autorisations et à la fois des travaux. Parce que faire passer un câble électrique à très haute tension, ça ne se fait pas comme ça de façon virtuelle. Ce n'est pas du Wi-Fi. Il faut creuser des tranchées, il faut traverser des villes, il faut passer sous terre. C'est tout un truc très, très compliqué. D'ailleurs, nous, pour information EDF, on a lancé typiquement un appel d'offres, un appel à intérêt. Et deux grandes entreprises de data center ont remporté cet appel à intérêt pour venir justement installer des data centers sur nos terrains, tout proches, tout proches des installations existantes de raccordement à l'électricité pour pouvoir justement les déployer beaucoup plus vite qu'avant.
Julien Villeret:
[
3:19] C'est un vrai, vrai enjeu, en fait, ce raccordement électrique.
Monde Numérique :
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3:22] Donc, si on ne peut pas le faire sur Terre pour ces raisons-là, l'espace, c'est vraiment une solution envisageable.
Julien Villeret:
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3:30] C'est donc cette idée qui a germé dans l'esprit de tous les grands de la tech, c'est de se dire finalement, l'énergie du soleil, c'est la plus importante, c'est la plus largement disponible. Et bien, si on se rapprochait finalement du Soleil, ce serait peut-être l'occasion d'avoir accès à une énergie abondante, virtuellement peu chère. Bon, virtuellement, on s'entend parce qu'il faut quand même les envoyer, les satellites et puis les faire tourner. Mais enfin, en tout cas, ça donnerait accès à une énergie illimitée et très puissante en permanence. Il n'y a pas de cycle jour-nuit, à part 70 minutes par an aux équinoxes. Mais enfin, globalement, ça marche 99,3% de l'année en illumination, en tout cas quand on est en orbite géostationnaire. Et on capte beaucoup, beaucoup plus d'énergie en Provence du Soleil quand on est en orbite que quand on est au sol. Globalement, c'est 20 à 50 fois plus d'énergie récupérée.
Monde Numérique :
[
4:27] Ça, c'est pour l'alimentation, pour l'énergie. Mais qui dit data center dit data numérique, données numériques. Le but du jeu, c'est de pouvoir échanger des informations numériques avec ces installations. Comment on fait pour communiquer entre la Terre et des data centers dans l'espace ?
Julien Villeret:
[
4:45] On fait comme Starlink, on fait comme tous les services qui aujourd'hui promettent des accès, pas promettent des livres d'ailleurs réellement, des accès à très haut débit depuis l'espace. Alors évidemment, c'est une latence plus importante que sur Terre. Donc, la latence, c'est le temps finalement de la transmission de l'information dans les deux sens, vers l'espace et le retour sur Terre. Mais typiquement, pour des services d'IA, la latence de quelques millisecondes est très acceptable, même 30, 40 millisecondes. C'est très acceptable. Évidemment, pour faire du gaming, là, on a besoin d'être vraiment très réactif. Ça marche moins bien. Mais aujourd'hui, ces technologies-là, franchement, elles existent, elles fonctionnent.
Monde Numérique :
[
5:24] Donc, ça vous paraît réaliste ?
Julien Villeret:
[
5:26] Alors donc, c'est totalement réaliste si on oublie la question économique. Alors ça tombe bien puisque dans le monde de l'IA, en général, on a tendance à oublier un peu la question économique en ce moment.
Monde Numérique :
[
5:36] Les milliards pleuvent, donc pour l'instant, on sent moins qu'un peu.
Julien Villeret:
[
5:40] Pour l'instant, en tout cas, voilà, ce n'est pas trop le sujet. C'est clairement un moonshot, mais c'est un moonshot qui est crédible d'un point de vue technique. Et d'ailleurs, il y a des startups qui se sont lancées. Une startup soutenue par Nvidia qui s'appelle StarCloud, par exemple, a lancé en novembre. Donc là, vraiment, il y a quelques semaines, son premier satellite StarCloud, dit StarCloud 1, qui est en orbite à 325 kilomètres au-dessus de nos têtes, 60 kilos à peu près. Le poids, ça fait la taille d'un réfrigérateur. Il a dedans des GPU H100 de Nvidia, c'est SpaceX qui l'a lancé. Et donc, c'était une première historique, alors qui est encore très, très symbolique, évidemment. Mais c'est StarCloud, donc c'est ce satellite qui est en orbite, qui a entraîné à exécuter le modèle IA de Google qui s'appelle Gemma, qui est un modèle plus léger, beaucoup plus léger que Gemini.
Julien Villeret:
[
6:27] Mais qui l'a entraîné dans l'espace. Et donc aujourd'hui, au moment où on se parle, il traite des requêtes depuis l'espace et il répond comme un serveur terrestre. Et puis, il y a un StarCloud 2 qui est prévu en 2026. Avec une plateforme actualisée de NVIDIA. Ils ont déjà d'ailleurs un client. Donc, ça existe.
Julien Villeret:
[
6:45] Après, évidemment, on comprend bien qu'un data center, ce n'est pas 60 kilos et un GPU NVIDIA. C'est évidemment potentiellement des infrastructures beaucoup plus larges. Et donc, il va falloir aller avec quelque chose d'un peu plus costaud. Et Google, avec un projet qui s'appelle Suncatcher, a ce projet-là. C'est un de ces moonshots à lui de Google. c'est de créer ce prototype de satellite pour 2027 qui aurait une puissance largement supérieure à ce premier essai, à ce premier proof of concept, comme on dit, de StarCloud.
Monde Numérique :
[
7:15] Mais on imagine qu'il y a quand même un certain nombre de défis technologiques à résoudre, non ?
Julien Villeret:
[
7:22] Alors, il y a évidemment des défis technologiques. D'abord, dans l'espace, ça rayonne. Ça rayonne très, très fort et les températures sont très, très, très extrêmes. On se souvient très récemment d'une affaire avec Airbus qui a fait un rappel logiciel sur ses avions à cause du rayonnement cosmique. Bon, et là, on n'est pas dans la couche des avions. On est bien au-dessus. Et donc, le rayonnement ultraviolet, les rayonnements cosmiques, ça pose évidemment des problèmes qu'il faut traiter. C'est-à-dire qu'il faut vraiment réussir à isoler complètement les infrastructures qui sont à l'intérieur de ces satellites, les températures, évidemment, qui sont extrêmes. On évalue la détérioration des composants électroniques à peu près dix fois plus rapide que sur Terre. Donc, c'est quand même quelque chose qui est très important. Et puis, il y a la question du refroidissement.
Julien Villeret:
[
8:09] Une des choses les plus importantes et qui consomment beaucoup d'énergie sur Terre, c'est le refroidissement des data centers. Soit on les refroidit par air, la climatisation globalement, soit refroidissement liquide ou même dans des bains de silicone. Mais on ne va pas rentrer dans le détail. Dans l'espace, il y a le vide spatial. Et donc, tout ça n'est pas physiquement possible. Et donc, il faut imaginer des sortes de dissipateurs géants, des radiateurs géants, comme ceux qu'on connaît sur nos processeurs dans les PC, mais en version évidemment géante, pour dissiper cette chaleur. Le problème, c'est qu'un grand radiateur, c'est lourd, ça prend de la place. Et encore une fois, créer un satellite, il faut être vraiment dans la miniaturisation. Chaque mètre cube compte, chaque kilo compte. Et donc, c'est un trade-off qui
Julien Villeret:
[
8:52] est techniquement et technologiquement un petit peu compliqué.
Monde Numérique :
[
8:55] Donc, on en revient au problème de l'équation économique, de la faisabilité économique d'un tel projet.
Julien Villeret:
[
9:03] Complètement, malgré l'arrivée par exemple de lanceurs comme ceux de SpaceX ou même de Blue Origin avec New Glenn qui devrait rivaliser d'ici la fin de la décennie avec SpaceX, ça coûte évidemment encore très très cher de mettre en orbite des satellites. Alors, beaucoup moins cher que par le passé, mais enfin, néanmoins, avec le Falcon Heavy de SpaceX, on est autour de 1 400 dollars par kilo. Et si on voulait un déploiement industriel de ces data centers de l'espace, c'est des milliers de satellites qu'il faudrait mettre en orbite. Ça veut dire des centaines de tonnes de charge. Donc, à ce tarif-là, c'est évidemment beaucoup plus rentable de les construire sur Terre que dans l'espace. Après, si on écoute SpaceX avec son lanceur Starship, si on écoute Blue Origin avec New Glenn, ils promettent de diviser par 10 à peu près dans les prochaines années le coût des lancements. C'est-à-dire qu'on serait autour de 140 dollars par kilo. Donc là, évidemment, diviser par 10, ça peut changer la donne avec l'accès à une électricité complètement illimitée avec celle du Soleil.
Monde Numérique :
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10:07] Ça vous ferait concurrence, à vous, EDF ?
Julien Villeret:
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10:10] Alors, oui, on peut imaginer que ça nous fasse concurrence. Avant qu'il y ait assez de milliers ou de dizaines de milliers de satellites pour répondre à tous les besoins en data center, ça va encore prendre quelques années.
Monde Numérique :
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10:22] On parle de projet américain, il n'y a pas de projet européen dans les tuyaux pour l'instant.
Julien Villeret:
[
10:27] Alors, s'il y a des initiatives en Europe, mais qui, comme souvent dans ces cas de figure-là, sont un petit peu derrière, sont moins ambitieuses ou en tout cas arrivent moins rapidement. On a d'abord des projets de lanceurs réutilisables avec le programme de l'ESA qui s'appelle Temis. Mais on a, et c'est confidentiel, des startups qui réfléchissent à ce type d'infrastructure. Mais il n'y a pas aujourd'hui de projet lancé comme les Américains ont pu le faire pour l'instant. ça va probablement venir. Mais encore une fois, Google a mis ça dans sa factory de moonshots, comme ils disent, qui s'appelle X. Et donc, c'est bien ça ce que c'est. C'est un moonshot. Ils visent la Lune et le Soleil, en l'occurrence. On n'y est pas tout à fait.
Monde Numérique :
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11:07] Merci, Julien Villerey, directeur de l'innovation d'EDF.