June 11, 2022

Le paradoxe de la vie privée sur Internet (Milan Stankovic, Blindnet)

Le paradoxe de la vie privée sur Internet (Milan Stankovic, Blindnet)

Pourquoi sommes-nous à la fois tellement soucieux de nos données personnelles et si peu prudents sur Internet ? C'est ce que les scientifiques appellent le "paradoxe de la vie privée".


Pourquoi sommes-nous à la fois tellement soucieux de nos données personnelles et si peu prudents sur Internet ? C'est ce que les scientifiques appellent le "paradoxe de la vie privée".

🔵 Milan Stankovic, docteur en informatique et CPO de la société Blindnet, analyse cet étrange comportement dans un livre blanc consacré à la vie privée (privacy). Selon lui, ces questions n'ont pas été suffisamment prises en compte lors de la création d'Internet et il faut aujourd'hui mettre en oeuvre des solutions sécurisées pour garantir la confidentialité des données. En gros, nous sommes conscients des risques pour la vie privée mais nous sommes prêts à les prendre quand même car c'est le prix à payer pour bénéficier des nombreux services en ligne.

Bonne écoute !

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Transcript

Jérôme Colombain : Bonjour Milan Stankovic.

Milan Stankovic : Bonjour Jérôme.

Jérôme Colombain : Vous êtes docteur en informatique. Alors, ce n’est pas celui qui répare les ordinateurs, ça veut dire que vous êtes diplômé en sciences de l’informatique, et vous êtes CPO, c’est-à-dire Chef de Produits de la société Blindnet, une startup franco-américaine spécialisée dans la protection des données, le chiffrement des données pour les entreprises. Vous signez un livre blanc dans lequel vous parlez du paradoxe de la vie privée sur internet. Ça nous concerne tous, de quoi s’agit-il ?

Milan Stankovic : Alors, ça, c’est un concept que les chercheurs ont identifié y a à peu près 20 ans, donc à peu près quand le web et l’internet ont commencé à prendre une place importante dans notre vie. On s’est rendu compte dans la science de ce qu’on appelle « privacy paradoxe ». C’est en gros de dire que les internautes, quand vous les demandez, est-ce que vous tenez beaucoup à votre vie privée ? Ils disent oui. Et puis, vous les demandez alors, est-ce que vous faites des choses en ligne qui exposent au risque, qui mettent en péril votre vie privée ? Ils vont toujours vous dire oui. Donc, c’est un peu paradoxal, comment ça se fait qu’on tienne à notre vie privée, mais en même temps on mène une vie sur internet un peu périlleuse. Alors, des chercheurs se sont penchés sur la question du pourquoi est-ce que cette attache à la vie privée sur internet est réelle ou c’est simplement de l’hypocrisie ? Voilà, on a polémisé longuement dans des cercles scientifiques. Et il se trouve que le phénomène assez similaire existe ailleurs. Il existe dans d’autres domaines, par exemple avec l’écologie, que beaucoup de gens, vous allez leur poser la question, est-ce que vous tenez à l’écologie ? Est-ce que vous êtes pro des choix qui protègent l’environnement ? Ils vont dire oui, mais après ils vont quand même continuer à conduire une voiture, ils vont acheter des choses, pas du tout écologique. Ils vont faire des choix un peu à l’opposé de leurs convictions. Alors, qu’est-ce qui explique ce phénomène ? Plusieurs choses, dont la principale est quand même le manque de moyen. Simplement, ce qui explique ces choix en écologie, c’est que les utilisateurs peuvent vouloir à l’environnement, mais si ça coûte plus cher, ils vont quand même choisir des choix qu’ils peuvent se payer. Donc, avec la privacy, c’est à peu près pareil, sauf que c’est bien pire, c’est que l’utilisateur souvent n’a pas d’alternative. Il se retrouve face à des systèmes internet, des chaînes d’infos, des moteurs de recherche, à des solutions, qui vont simplement exploiter ces données, de manière pas forcément conforme à l’idée de ce qu’on veut, de notre protection de vie privée. Et l’utilisateur souvent se retrouve à ne pas avoir le choix et presque, il a appris qu’il ne trouvera pas ce qu’il cherche, qu’il craint une certaine frustration. Donc effectivement, il existe le paradoxe, en même temps, on maintient qu’on veut la vie privée, et en même temps on veut se connecter, et on veut utiliser tous ces systèmes en ligne (la messagerie, les mails, les réseaux sociaux), on veut être en connexion.

Jérôme Colombain : Oui, on est pris au piège au fait.

Milan Stankovic : Oui, on le voit et dans l’étude qu’on a réalisée avec un très grand nombre d’utilisateurs représentatifs d’un utilisateur moyen sur internet, on voit vraiment ce paradoxe, on voit beaucoup de conséquences psychologiques que ça crée sur les gens.

Jérôme Colombain : C’est-à-dire ?

Milan Stankovic : C’est-à-dire qu’on observe un phénomène assez intéressant où l’expérience sur internet, que nos participants d’étude nous racontent, va être divisée en deux catégories majeures vraiment très distinctes. Vous avez un type de comportement qui est, je me trouve sur un site internet, je suis en confiance, je partage mes données et je trouve que ça a du sens. Je donne mes données, mais c’est pour une utilité avec laquelle je suis à l’aise. Par exemple, je donne mes infos parce que j’achète quelque chose, je vais être livré, donc ça fait du sens. Soit je donne mes données à une startup qui va faire une étude, mais ça fait du sens, je contribue à un objectif sociétal, et là je suis en confiance, et en même temps, les mêmes utilisateurs manifestent complètement après, à l’opposé, où ils disent avoir reçu des situations où ils se sont sentis un peu comme s’il y avait du chantage, comme s’ils devaient donner leurs données pour avoir accès à un service, par exemple un moteur de recherche, ou à lire la presse en ligne où ils ont dû accepter des cookies parfois intrusifs, où ils ont dû donner leurs adresses e-mail pour accéder à un livre blanc, et/ou simplement ils ont ressenti un peu comme s’il y avait du chantage. Donc ce cas, il manifeste le comportement assez intéressant, où 85% des utilisateurs racontent avoir donné des fausses informations.

Jérôme Colombain : C’est une manière de se protéger.

Milan Stankovic : Oui, tout à fait, c’est un moyen de protection qui nous montre qu’effectivement, les utilisateurs se trouvent dans une situation d’impuissance sur internet face à un manque de choix, face à un manque de site et d’applications et de services, qui protègeraient leurs données personnelles et donc ce n’est pas une hypocrisie quand ils disent qu’on y tient, mais on ne le pratique pas parce que de facto on n’a pas le choix.

Jérôme Colombain : Milan Stankovic, est-ce que ce n’est pas aussi parce que finalement on est dans l’ignorance, vous parliez de la contradiction en termes d’environnement. Mais bon, on sait bien que si on prend sa voiture, ce n’est pas bon pour la planète. Tandis que sur internet, on sait qu’il y a des risques, mais on n’a pas forcément conscience concrètement de ce qui peut se passer lorsqu’on consulte tel ou tel site web.

Milan Stankovic : Tout à fait, vous avez raison, l’ignorance est une maladie très dangereuse contre laquelle on cherche à lutter. Mais je pense que ça change un peu. Avec les nouvelles générations, moi j’ai beaucoup d’espoir, parce que les études, pas la nôtre concrètement, on ne s’est pas intéressé à la question, mais Gartner s’est intéressé à la question. Est-ce que les jeunes sont plus conscients des risques, par exemple de la vie privée sur internet et il se trouve qu’effectivement, les jeunes savent trouver des meilleurs choix, ils savent utiliser des applications de messages, qui sont chiffrés de bout en bout par exemple, et qui sont beaucoup plus conscients à la fois de la puissance de l’internet, mais à la fois des dangers. Après, ça change aussi pour le public général, quel que soit l’âge, parce qu’heureusement, il y a la RGPD en Europe, il y a des amendes qui sont infligées à des entreprises de grande taille tous les jours. Et certaines font la une de la presse très souvent. Donc, je trouve que les utilisateurs moyens se rendent compte de plus en plus de danger, après effectivement quand on ne comprend pas comment ça marche, quand on ne comprend pas ce qui peut arriver à une donnée. On a peut-être plus d’enclin à accepter des choix un peu plus dangereux.

Jérôme Colombain : Merci Milan Stankovic, cofondateur de Blindnet.

Si ce sujet vous intéresse, pour en savoir plus, je vous renvoie à l’interview complète de Milan Stankovic, en bonus de Monde Numérique, la deuxième partie de l’interview à laquelle vous pouvez accéder directement via les chapitres du podcast, encore plus dans le détail de l’activité de sa société Blindnet.

Milan Stankovic Profile Photo

Milan Stankovic

Docteur en informatique | CPO (Chef de Produits) de la société Blindnet